Celtes ou Gaulois : qui étaient nos ancêtres?

Celtes ou Gaulois : qui étaient nos ancêtres?
Le terme « Celtes » est la traduction française du grec ancien Keltoï, que les Grecs ont employé, à partir du Vème siècle av. J.-C., pour désigner les populations de l'Europe du Nord-Ouest, par opposition aux populations méditerranéennes et aux Scythes des steppes du Nord-Est. Ce terme de Celtes remplace alors l'équivalent, plus ancien, d' « Hyperboréens », littéralement « ceux qui vivent au-delà du lieu d'où provient Borée », c'est-à-dire au-delà des montagnes de la Thrace (Bulgarie actuelle), où le vent du Nord Borée était réputé trouver sa source.

Les deux expressions, « Celtes » puis « Hyperboréens », correspondent donc au départ à des notions très vagues et générales, en un temps où l'Europe occidentale et l'Europe médiane sont encore peu connues des auteurs grecs. Les historiens et archéologues modernes emploient, quant à eux, le terme de « Celtes » surtout pour désigner les populations de l'Europe non méditerranéenne du Premier Age du Fer (VIIIème – Vème siècles av. J.-C.) ; secondairement, pour désigner les mêmes populations du Second Age du Fer (Vème – Ier siècles av. J.-C.). Alors qu'au Premier Age du Fer, les archéologues identifient une aire de civilisation, qualifiée de « celtique », qui s'étend sur la moitié Nord de la France, sur une grande partie de l'Allemagne, sur la Bohême, sur la Suisse et l'Autriche actuelles, au cours de la période suivante, cette aire de civilisation s'est étendue à presque toute l'Europe intérieure, de l'Irlande à la Mer Noire ; c'est aussi au cours de cette époque que la connaissance des auteurs anciens sur ces populations progresse, et pour laquelle nous pouvons désormais différencier de nombreuses ethnies, partageant cependant toujours la même civilisation celtique, qui se développe sur les fondements culturels élaborés lors du Premier Age du Fer.

Ainsi, les Latins parlent de Galli, Gaulois, d'abord pour désigner les Celtes les plus proches d'eux géographiquement, c'est-à-dire ceux qui se sont installés par vagues successives dans la plaine du Pô et dans les Marches actuelles (Ager Gallicus), dans le courant des Vème et IVème siècles av. J.-C. ; le pays qu'ils occupent devient Galliae, les Gaules. Les Grecs, dès le même moment sans doute, emploient le terme Galataï, Galates, pour désigner les mêmes populations d'Italie du Nord. Puis peu à peu, dans le courant des IVème et IIIème siècles, apprenant à connaître l'Europe intérieure et ses habitants, les Romains ont employé le même terme, Gaulois, pour désigner les populations d'au-delà des Alpes ; au IIIème siècle, les Grecs, affrontant les conquérants celtes descendus dans les Balkans (prise de Delphes en 280 av. J.-C.), utilisent le terme de Galates pour désigner ces nouveaux venus, puis ceux passés et définitivement installés en Asie Mineure (Turquie actuelle), formant trois peuples et trois territoires distincts, dont par exemple les Tectosages, peut-être parents de ceux installés dans le sud de la France. Dans les écrits des Anciens, les termes Keltoï, Galli, Galatoï, deviennent alors souvent synonymes, bien que ne recouvrant pas les mêmes réalités au départ.

Enfin, au Ier siècle av. J.-C., César, dans ses Commentarii (Guerre des Gaules), parle d'une Gaule (Gallia) qu'il situe entre Pyrénées et Rhin. Voici la définition qu'il en donne, dès le début de son récit :

Gallia est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appelantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt.

Traduction française : La Gaule est divisée dans son ensemble en trois parties ; l'une qu'habitent les Belges, une autre les Aquitains, une troisième ceux qui dans leur propre langue s'appellent Celtes, et que nous appelons Gaulois. Ils diffèrent tous entre eux par la langue, les institutions, les lois.


En somme, les contemporains de César avaient acquis alors une bien meilleure connaissance des peuples celtiques, prenant conscience de leur diversité. Les Belges, par exemple, étaient arrivés plus récemment sur le territoire de la Gaule, poussant certains peuples à migrer vers le Sud, et gardaient de cette histoire récente des m½urs plus guerrières, proches de celles des Germains. La Gaule, pourtant, est distinguée par le général romain comme un ensemble cohérent, dont les habitants jouissaient d'une parenté de civilisation permettant de les assimiler à une ethnie à part entière. Qu'en est-il exactement ?

Ce que nous appelons encore aujourd'hui la Gaule, reprenant ainsi la terminologie césarienne, correspond effectivement à un ensemble de peuples indépendants les uns des autres, mais fortement liés entre eux par les pratiques sociales, religieuses et culturelles ; s'ils étaient parents des autres peuples « celtiques » de leur temps, que nous connaissons beaucoup moins bien et ne savons pas toujours identifier avec certitude, et si ces Gaulois gardaient de cette parenté une certaine conscience de civilisation, les habitants de la Gaule n'en formaient pas moins un ensemble d'une remarquable unité culturelle. C'est dans le contexte de la prise de conscience de cette unité et du développement des institutions centrales de chaque peuple gaulois, que les druides, ordre aristocratique, émergent de la tradition savante et religieuse commune, et tentèrent de renforcer cette unité au détriment des pratiques tribales ; ainsi, la fameuse assemblée annuelle de la forêt des Carnutes est une expression remarquable de cette tentative de mise en ½uvre politique de l'unité culturelle de la Gaule. Allons plus loin : absolument rien n'atteste de l'existence de druides en dehors du domaine gaulois des IIème et Ier siècles av. J.-C. (J.-L. Brunaux). Dans le domaine de l'architecture, le fameux murus gallicus, système de défense fortifié redoutable, qui s'appuie systématiquement sur des poutres internes horizontales à l'Ouest du Rhin, prend une forme presque toujours différente chez les peuples celtiques plus orientaux (O. Buchsenschutz).

Le terme de « Gaulois », ainsi, est d'une grande validité pour désigner les populations de l'actuel territoire français, à partir du Second Age du Fer ; elles se distinguent donc du vaste ensemble celtique, d'une moins grande cohérence culturelle et ethnique. Si l'on parle encore aujourd'hui de l'héritage celte de l'Europe et de certains de ses peuples, il faut bien voir que le terme renvoie à une réalité de civilisation relativement vague, à un ensemble de peuples ayant eu des caractères linguistiques et matériels communs, mais qu'il faut lui préférer, dès que nos connaissances le permettent, les termes plus précis, par exemple, de Gaulois, Britonniques, Gaëliques, qui correspondent à des réalités beaucoup plus palpables.


La question de l'identité des peuples celtiques de la Gaule, dans leurs caractères physiques, permettra d'aborder un autre aspect du sujet. L'image traditionnelle, élaborée par les auteurs antiques, prête aux Celtes l'allure de barbares chevelus et moustachus, grands, la peau très claire, les cheveux et les yeux clairs, souvent verts nous dit César. Ce portrait du Celte type – que César reprend pour l'attribuer aux Gaulois -, est bien entendu un cliché livrant l'aspect physique général des populations de l'Europe intérieure, décrit comme s'il était immuable, par les Grecs et les Romains. Les études récentes sur l'iconographie antique, monnaies, décors de mobilier et statuaire, montrent que la réalité fut plus complexe que cela. Ainsi, les représentations des IIème et Ier siècles av. J.-C. montrent que la coiffure, loin d'être négligée, était l'objet d'un soin particulier, puisqu'elle était organisée en bandes, peut-être colorées diversement ; la Gallia Comata, Gaule Chevelue des Romains (ou Gaule Celtique), se distinguait de toute évidence des autres pays du monde celte par les habitudes dans la parure. Quant à la pilosité proprement masculine, les habitudes semblent avoir varié dans le temps. Mais certaines sources donnent une image proche des descriptions littéraires.

Ainsi, la statue de type héroïque découverte sur l'oppidum de Glauberg (Allemagne), datée du Vème siècle av. J.-C., nous montre une figure masculine portant une large moustache et un bouc ; les très célèbres représentations de Galates, élaborées à Pergame au IIIème siècle av. J.-C., montrent des guerriers chevelus et moustachus, dont l'image a fortement influencé les descriptions canoniques des auteurs grecs et latins. C'est encore l'image que véhicule, vers 100 av. J.-C., la tête de Zehrovice (Bohême), avec cependant un type de coiffure plus soigné, cheveux tirés en arrière.

En revanche, les monnaies émises à partir de la fin du IIème siècle av. J.-C. par les puissants peuples gaulois, représentent leurs magistrats portant le plus souvent des coiffures élaborées et le visage rasé. Ainsi, c'est une image de diversité qui se dégage des analyses, suggérant une évolution dans le temps, d'une coutume dominante associant une longue chevelure et une moustache, à des parures plus complexes, au moins pour la Gaule du temps de Celtill ou de Vercingétorix. Mais surtout, il est fort probable que les différentes catégories de populations n'avaient pas les mêmes habitudes, et il faut ainsi supposer que les aristocrates soignaient une allure qui marquait leur position sociale, les distinguant de la masse des paysans plus ou moins dépendants.

Pour ce qui concerne les composantes héritées de l'aspect physique, les populations du monde celte n'avaient certainement pas l'unité que leur attribuaient les auteurs anciens. En effet, si l'on ne peut nier que l'extension progressive de la civilisation celte s'est accompagnée de mouvements de populations, menés par une aristocratie guerrière conquérante s'imposant à la tête des communautés, il n'y a pas de raison de croire à un bouleversement complet du substrat ethnique à l'Age du Fer, ni à une homogénéisation, pas plus qu'à l'époque romaine d'ailleurs. Ainsi, si globalement les Gaulois, et les Celtes dans leur ensemble, avaient des traits plus nordiques que les populations des bords de la Méditerranée, devaient déjà exister entre les différents peuples des nuances qui se sont en bonne partie conservées jusqu'à nos jours. Par exemple, il y a fort à parier que les anciens Arvernes n'avaient pas un aspect physique bien différent des Auvergnats d'aujourd'hui, et que cet aspect physique les différenciait quelque peu de leurs cousins celtes d'Irlande, dont les descendants que nous connaissons bien nous donnent encore une image fidèle.

Amaury Piedfer

Source: article publié sur Communauté gauloise

Ps: Samedi 21.11 > Druides et régents: les princes celtes du Glauberg, sur Arte ;)

Image: Le casque d'Agris, pour plus d'infos> Druuidiacto

# Posté le samedi 14 novembre 2009 05:50

Modifié le vendredi 20 novembre 2009 07:25

Mouarf...

Mouarf...
Beh non pas d'article intéressant... juste un ptit passage entre un cours annulé et une journée pourrie par la grève, enfin s'il y en avait qu'une... =/ Le prochain schtroumpf sncf qu'on voit à la gare du nord on lui fait manger son képi non mais! =p

Trève de gérémiade intempestive qui sert à rien, petit tour au Crosne Medieval Fest ce week end pour voir ce que ça donne ('fin du moins les stands dehors, le concert lui passse à la trappe^^)!
Et le must, marché médiéval de Pontoi
se le week end du 21/22 youhouu=D pas de sous mais c'est pas grave, on bavera devant les stands avec en prime de la très bonne musique héhé!

Bla bla bla... bref, on va se creuser la tête (ou pas...) pour faire un article plus croustillant =)

Rectification > ben en fait non, pas de Crosne snif ='(

Photo: rien d'intéressant non plus (décidément!), on teste notre appareil photo avec ce qu'on a sous la main, à savoir des champignons, comestibles ou non... on n'ira pas gouter XD

# Posté le jeudi 12 novembre 2009 14:25

Modifié le vendredi 13 novembre 2009 14:39

Ivresse des dieux, grand'messe des aieux

Ivresse des dieux, grand'messe des aieux
Extrait : Danse de la corne

Torches et lanternes, porteuses d'ombres
La flamme brûle dans l'aire de pénombre
Bransles et danses dans l'orgie finale
Rituel sacré, agapes virginales.

Le vin déroule son tapis d'effluves
Cornes et cornes s'entremêlent dans l'étuve
Les ménestrels cornus entonnent le cri
Dans une extase de fièvre tellurique



Extrait : Banquet

Et tous les bons faire les feux de joie
Et tous partout crier mont joie !
Et dresser tables parmi carrefours
Apporter vins, rôtis, pâtés de fours
Accolant l'un l'autre par bonne amour
Chanter, danser, criant jusqu'au jour

Buvons !

Mets et fumets embaument le repas
Nous dansons, festoyons jusqu'au trépas
L'hydromel sacré guidant nos pas
Sur les tables accueillant nos bras.
De ce jus divin remplissons nos tasses
Et dans ce festin buvons avec grâce



Extrait : Ivresse des dieux

Les faunes débridés participent à l'orgie
Le masque de la nuit luit sous les bougies
Effluve mystique, ivresse de la théurgie
Dionysos suprême, encense la magie.

Débauche des sens et de la sombre énergie
Les masques jaunis tombent de leurs vigies
L'hydromel sacré, refuge et liturgie
Je m'enlace à la sombre effigie.


Photo : cuisine d'un chateau en Autriche
Musique : Stille Volk

# Posté le samedi 31 octobre 2009 08:40

Le Kalevala =)

Le Kalevala =)
On entend par Kalevala un immense poème de plus de vingt mille vers, composé à partir de chants populaires finlandais de tous âges et de tous genres par Elias Lönnrot, au milieu du XIXe siècle. ¼uvre grandiose et profondément émouvante, originale par le fond comme dans la forme, elle exprime avec un rare bonheur l'âme du peuple de Finlande, tout en comptant parmi les grands textes mythiques de l'humanité. Mais son allure de centon et la date récente de sa mise en forme posent maints problèmes.


Les vieux chants populaires de Finlande

Au commencement, il y eut les chants populaires: séparé du monde par l'éloignement et les vicissitudes d'une histoire cruelle, le barde paysan finlandais a chanté, prodigieusement chanté. Il n'est guère de folklore plus riche. La Société de littérature finnoise a rassemblé plus d'un million et demi de pièces de tous ordres. Dans un mètre presque invariable, un octosyllabe formé de quatre trochées allitérés et obligatoirement repris aussitôt sous une forme à peine différente (loi du parallélisme qui entraîne souvent monotonie, lourdeurs et artifices, mais qui provoque dans sa souveraine lenteur une sorte d'envoûtement), le chanteur ou runo (le mot ne signifiera «chant» que plus tard), accompagné d'une sorte de cithare à cinq cordes, le kantele ou kannel, a tout psalmodié: récits épiques, fables, contes, légendes, incantations magiques, gestes antiques, liesses populaires, chants de travail, de chasse, de jeu, et même berceuses, élégies plaintives, joutes sacrées, sans parler de la fête de l'ours, des proverbes, charades et devinettes. D'où viennent ces chants? Peut-être du vieux fonds finno-ougrien, de ces peuplades mal connues qui, parties de l'Oural, auraient repoussé les Lapons, premiers occupants de la Finlande. Les chercheurs localisent en Finlande de l'Ouest, dans la Carélie finlandaise et russe, ainsi qu'en Estonie les foyers d'où semble avoir rayonné la poésie du Kalevala, mais on sait qu'il s'y trouve aussi, et en quantité, des motifs russes, lituaniens et scandinaves. Quant à fournir des dates, le problème est encore plus ardu. Des détails - tel manteau à parements de bronze, telle arme décorée de motifs animaliers - pourraient renvoyer au VIIe siècle de notre ère et même plus tôt; d'autres, en revanche, datent de l'époque chrétienne ou sont même encore plus récents. On peut s'accorder sur un moyen terme: il est probable que la majorité de ces chants remontent au Moyen Âge, du XIe au XVe siècle, et plus près de la seconde date que de la première.



Elias Lönnrot

Lorsque la Finlande, après son rattachement à la Russie, en 1809, commence à entrevoir son émancipation, son premier réflexe nationaliste est de tourner les yeux vers son trésor populaire. La démarche avait été faite dès le XVIIIe siècle par H. Porthan et K. Ganander, mais le mouvement est réellement lancé par Zachris Topelius, le père du grand écrivain, en 1823, lorsqu'il publie le premier recueil des chants populaires qu'il a rassemblés depuis 1803. Il sera suivi dans ses efforts par un compatriote, Carl Axel Gottlund, et par le juriste allemand H. R. von Schröter. Un journaliste qui était aussi philologue, Reinhold von Becker, leur emboîte le pas: c'est lui qui va susciter la vocation de son jeune disciple, Elias Lönnrot.
Fils de tailleur, Elias Lönnrot (1802-1884) hésitait entre des études de lettres ou de médecine. Il opte pour cette seconde voie et soutient, trait significatif, sa thèse sur l'ancienne médecine magique de Finlande. Devenu médecin de campagne et obligé de parcourir son district en tous sens, guidé par une curiosité inlassable, un patriotisme ardent et un sens très sûr de sa langue, il quête, rassemble, consigne par écrit, dès 1832, tous les chants populaires qu'il se fait dire. Très vite, il s'assigne pour but de reconstituer ce qu'il croit être la grande épopée de son peuple. En 1835, le 28 février exactement, devenu depuis jour de fête nationale en Finlande sous le nom de «jour du Kalevala », il publie un premier recueil où il a réparti en trente-deux chants un total de 12 078 vers. Une seconde édition, en 1849, porte ce chiffre à 22 795 vers organisés en cinquante chants. C'est le Kalevala.

Lönnrot s'est expliqué sur ses intentions dans sa préface à l'édition de 1849: «Conscient de ce que ces poèmes constitueront le plus ancien monument spécifique du peuple et de la langue de Finlande tant que ceux-ci existeront, nous avons cherché, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à organiser et à assembler aussi bien que nous l'avons pu tout ce que ces poèmes ont conservé pour la connaissance de la vie, des coutumes et des événements du passé.» Il n'y a rien ajouté de son cru, au moins dans la matière; il a classé méthodiquement les chants qu'il avait collectés, les a interpolés en combinant les plus beaux éléments de chaque variante d'un même thème afin d'obtenir une composition épique où figureraient tous les épisodes repris aux divers cycles populaires qu'il connaissait. Il fabriqua de la sorte cette étrange mosaïque, cette tapisserie où s'entrelacent motifs épiques, lyriques et magiques, qu'il intitule Kalevala (c'est-à-dire pays du peuple de Kaleva, nom désignant le héros mythique dont descendent Väinämöinen et Ilmarinen). L'ensemble, ainsi constitué à force d'éléments disparates, manque d'unité, et chaque chant n'est pas indispensable au tout. Mais l'identité du mètre, des images et des tournures fait aisément la liaison. Car, par chance, Lönnrot était plus linguiste que poète, et c'est d'abord une langue d'une merveilleuse musicalité qu'il a ressuscitée en la dotant d'un tel monument.

Le Kalevala rapporte les faits et gestes de quelques grands personnages mythiques, héros plus ou moins divinisés que ne relient ni l'histoire ni la parenté: d'abord le vieux mage Väinämöinen, version finnoise d'Orphée, maître de la science occulte des runes, chanteur incomparable et dépositaire de la sagesse; puis Ilmarinen, le forgeron merveilleux qui fabriquera le sampo ; Lemmikainen, joyeux luron, aventurier amoureux, une sorte de don Juan carélien; Kullervo le maudit, marqué par un destin tragique; Louhi, la souveraine de Pohjola. Ce dernier nom désigne une contrée énigmatique qui entretient avec le pays de Kaleva des relations plus souvent hostiles qu'amicales, et, étymologiquement, pourrait renvoyer à «fond» ou à «nord», ce qui suggérerait qu'il représenterait le pays des Lapons, par opposition à celui des Finnois.

Quant au contenu, le Kalevala s'efforce de concilier trois cycles différents: celui de Väinämöinen, celui de Lemmikainen et celui de Kullervo.
* Le premier, cosmogonique et épique, retrace la création du monde, tout en rapportant les luttes de Väinämöinen, Lemmikainen et Ilmarinen pour posséder la belle vierge de Pohjola, fille de Louhi. Elle n'appartiendra qu'à celui qui forgera le sampo, objet mystérieux et magique, une sorte de moulin peut-être, qui a le don d'apporter bonheur et prospérité à qui le possède. Ilmarinen y parvient: c'est le héros dynamique et entreprenant, clairement opposé au contemplatif, méditatif Väinämöinen. Après la mort de la femme d'Illmarinen, les personnages du Kalevala tentent de reprendre le fameux sampo, mais ils n'en posséderont que quelques morceaux.
* Le second cycle relate les amours de Lemmikainen. Lui aussi fait antithèse à Väinämöinen, malheureux en amour.
* Le troisième dépeint avec une mâle rudesse les malheurs de Kullervo, infortuné au point de séduire sa propre s½ur sans le savoir, achevant volontairement une vie tout entière placée sous le signe de la vengeance sanglante et de la haine. Entre ces grandes fresques, il y a place pour maints épisodes mythologiques, mythiques ou folkloriques comme le rapt du soleil, de la lune et du feu, ou la fête de l'ours.


Le fond primitif

À l'évidence, l'intérêt du Kalevala, d'un point de vue scientifique, tient d'abord aux souvenirs anciens qu'il restitue, mais sous une forme obscure, en signes incertains dont le déchiffrement, pour passionnant qu'il soit, ne peut que rester conjectural. Des origines au XIXe siècle, malgré cette forme qui se prêtait admirablement à la transmission orale, on devine aisément les innombrables déformations qu'ont dû subir ces textes, non seulement par la force des choses, mais aussi en vertu du contact avec d'autres peuples, d'autres cultures, dont les immixtions ou les interférences sont parfois encore visibles. À tous points de vue, il serait infiniment précieux de pouvoir remonter aux sources, mais tout au plus peut-on établir sans peine qu'un fonds primitif a présidé à l'élaboration de ces chants.

C'est visible d'abord à l'importance capitale du rôle que joue la magie dans le Kalevala : il baigne tout entier dans un flot occulte. Ce ne sont que charmes, sortilèges, incantations, illusions des sens, métamorphoses. Les Finnois passaient pour maîtres en cet art ténébreux et les grandes sagas islandaises, écrites au XIIIe siècle, ne manquent jamais de le signaler. Pourtant, c'est là un trait caractéristique du Nord: la magie est la science qui rend supérieur celui qui la possède. Väinämöinen n'est jamais autrement nommé que «l'éternel sage» ou «le voyant vieux comme le temps»: par quoi il ressemble curieusement à Odinn (Odin).
D'autres traits sont d'une évidente antiquité. Le Kalevala a conservé au moins deux caractères qui attestent une origine sacrée. D'une part, il respecte le principe de symétrie ou de parallélisme propre au psaume oriental:


Malheureuse, quelle est ma vie,
pauvre enfant, quel est mon destin? M'en voici réduite à ceci:à jamais sous le ciel profond je serais bercée par les vents et ballottée au gré des vagues
au milieu de ces flots immenses,
au sein des ondes infinies.
Kalevala I



D'autre part, il illustre le principe de l'improvisation dialoguée (ces poèmes faits de «thèmes de compétition dont le canevas était fourni d'avance», dont parle L. Renou à propos du Rig-Veda ). Il en reste quelque chose, d'ailleurs: cette curieuse façon de chanter qu'évoquent de nombreux témoignages; les poèmes se disent à deux, assis face à face, à califourchon sur un banc, les mains dans les mains et déclamant chacun un vers à tour de rôle tout en imprimant à son corps un lent mouvement de balancement. La Sturlunga Saga islandaise (XIIIe siècle) offre également quelques spécimens de ce procédé.

Les éléments mythologiques fournis par le Kalevala plongent très avant dans le temps, non seulement parce qu'ils illustrent quelques thèmes symboliques bien connus - la lutte des Finnois contre les Lapons revient aussi bien à l'antagonisme primitif entre lumière et ténèbres ou entre bien et mal -, mais encore parce que nous connaissons les archétypes d'Ukko, dieu du ciel et de la foudre, de Tapio, dieu des forêts et de la chasse, des déesses Ilmatar, fille de l'air, Päivätär, fille du soleil, et Kuutar, fille de la lune. À ce titre, il se pourrait que Väinämöinen et Illmarinen fussent les derniers avatars, l'un d'un ancien dieu des eaux, l'autre d'une divinité archaïque des airs (il fait d'ailleurs penser au Völundr de l'Edda, lui-même réplique nordique d'Icare ou de Dédale). Et le Tuonela, fleuve du royaume des morts, ressemble fort au Styx. Le jeu des ressemblances et des analogies est toujours dangereux. On a bien affaire ici à un complexe d'origine indo-européenne, et les Finnois sont les seuls à attribuer la création du monde à un oiseau (un canard, Kalevala I).
Ainsi, par son caractère oral et fondamentalement épique (avec tous les procédés afférents: dynamisme, grossissements, simplifications, thèmes frustes et martelés), le Kalevala remonte à des traditions certainement fort anciennes.



L'apport scandinave

Puis les choses se compliquent. Les interactions entre la Scandinavie (Suède surtout) et la Finlande ont dû être bien plus nombreuses et profondes qu'on ne le croit. Les Vikings suédois, les «rus», passaient par la Carélie avant d'entreprendre, par les fleuves russes, la traversée qui les mènerait à Miklagardr (Byzance). De leur côté, les Finnois ont dû commercer avec eux, leur vendre des peaux, des bijoux, faire même, de temps à autre, quelque incursion plus ou moins armée. Ils découvraient, de ce fait, une civilisation évoluée: n'est-ce pas pour imiter les scaldes scandinaves que certains riches Finnois du Sud ont entrepris de composer de longs poèmes en l'honneur de leurs héros traditionnels et de leurs dieux? Si les rapports sont évidents entre Väinämöinen et Odinn, suprêmes magiciens tous deux, le mythe de Lemmikainen pourrait à son tour rassembler les souvenirs des exploits de deux Vikings célèbres, Ahti et Kauko.

Dresser un tableau des ressemblances entre poèmes de l'Edda et Kalevala fournirait un bilan impressionnant. Le grand mètre eddique, le fornyrdislag, a pu dicter le vers à quatre temps forts des chants finlandais; l'Edda baigne tout entière, elle aussi, dans la magie; quant au détail, telle joute oratoire, comme celle de Väinämöinen et de Joukahainen (Kalevala III), rappelle curieusement le Vafprudnísmál: même sujet, un concours de savoir ésotérique, même enjeu, le perdant y laissera la vie, même triomphe du plus instruit et du plus rusé. Le sampo évoque le moulin Grótti du Gróttasongr, etc. Il appert donc que sur un fonds ancien, d'importants apports scandinaves sont venus se greffer: d'autant plus importants que cette «déteinte» a coïncidé, vraisemblablement, avec la grande période d'élaboration des chants du Kalevala (XIe siècle et suivants).



L'insertion de motifs populaires

À partir de la fin du Moyen Âge, il y a un nouvel apport; il s'agit, cette fois, de ces nombreuses histoires populaires sans couleur locale propre qui se sont colportées d'un bout à l'autre du monde connu: thèmes universels comme celui du forgeron merveilleux, ici Illmarinen, qui façonna si habilement la voûte céleste «qu'on ne voyait nulle trace du marteau, nul ne voyait où avaient mordu les pinces», ou celui de don Juan-Lemmikainen; anecdotes locales comme ce moulin sombré dans la mer et qui continue de moudre; souvenirs de luttes tribales, de vengeances sanglantes ou de guerres fratricides dont sort l'épisode de Kullervo; affabulations symboliques destinées à expliquer des phénomènes naturels (l'éclipse) ou à perpétuer le souvenir de telle catastrophe lointaine (vol du feu), comme dans Kalevala XLVII à XLIX; transpositions enfin de réminiscences historiques plus récentes, l'épisode du sampo pourrait conserver le souvenir de telle expédition des Finnois dans l'île riche et prospère de Gotland. Le dernier chant (L) du Kalevala, qui présente, avec Marjatta, une vierge concevant un fils, renvoie évidemment à un thème chrétien (encore que Marjatta signifie Marguerite, et non Marie).



Pour l'amour du chant

On voit quel étrange amalgame a présidé à l'élaboration des chants populaires finlandais. On saisit mieux encore le génie de Lönnrot qui sut les fondre en un tout cohérent. D'ailleurs, la recherche actuelle tend plutôt à mettre en relief le rôle capital du prodigieux rassembleur que fut l'auteur du Kalevala, Elias Lönnrot. Car il faut renoncer à conférer à ce poème une valeur proprement scientifique, comme à jamais connaître son état premier; il reste cette incomparable «épopée» populaire, originale dans le fond comme dans la forme, capable de satisfaire toutes les curiosités, toutes les passions: par exemple, on a pu admirer dans l'idée du sampo un vivant symbole, celui de la tenace recherche du bonheur, ou plutôt celui des efforts de l'esprit humain pour améliorer son lot; à ce titre, il impliquerait une croyance dans le progrès.

Toute la Finlande revit, corps et âme, dans ce chef-d'½uvre. Rares sont les poèmes de ce genre qui font large place aux descriptions de nature: ici, elles sont prépondérantes; le sapin, le bouleau, l'ours, l'élan, l'oiseau et le ruisseau, la fleur et l'abeille y tiennent autant de place que les héros et les hommes, et sont responsables du climat d'intense poésie dans lequel évolue le Kalevala : par exemple, le voyage de Kullervo jusqu'aux frontières de la Laponie est rendu avec tant de précision qu'on peut suivre sur le terrain le déroulement des paysages. Poésie encore que le caractère peu sanguinaire de cette ½uvre épique: plus qu'avec l'épée, les héros combattent avec la langue, dont ils s'entendent à faire chatoyer les belles harmonies. Cela nous vaut un trésor d'images, de métaphores, de symboles, tandis que les parallélismes permettent de développer à loisir nobles sentiments et fortes passions, sous un jour à la fois rude et net, primitif et prenant comme celui qui règne en effet, aujourd'hui comme toujours, sur les lacs finlandais:


Le vent berça la jeune fille,
la vague ballotta la vierge,
sur le dos bleuissant des ondes,
à travers les flots écumeux;
le vent vint féconder son sein,
la vague la rendit enceinte.



Au demeurant, tels épisodes comme l'histoire sinistre de Kullervo (chants XXI à XXXVI) ou les amours de Lemmikainen (chants XI à XV) sont de purs chefs-d'½uvre et n'ont rien perdu de leur prestige. Les Finlandais se sont immédiatement reconnus en pareilles réussites. Le Kalevala a contribué à fixer la langue finnoise, à cristalliser un patriotisme ardent en donnant aux Finlandais le sentiment de leur passé prestigieux, à insuffler à une nation martyrisée le sens de sa grandeur et de sa valeur; en outre, il n'est guère d'artistes finlandais qui n'aient puisé directement leur inspiration à cette source vive, écrivain comme Kivi dans Les Sept Frères, peintre comme Gallen-Kallela, musicien comme Sibelius.
Enfin demeure la fascinante musique du kantele de Väinämöinen:


Väinämöinen joue de ses doigts,
le kantele bruit de ses cordes; le mont vibre, le roc résonne, tous les rochers tremblent de joie, les écueils bougent sous la vague, les cailloux flottent sur les eaux, les pins sont remplis d'allégresse, les souches dansent sur la lande.




Source: Régis Boyer, in Encylcopaedia Universalis, Kalevala

Image: Väinämöinen

Petite touche musicale >
Gunnfjauns Kapell - Bissen dussen/Sletkalsgilde

# Posté le vendredi 23 octobre 2009 17:52

Modifié le samedi 24 octobre 2009 14:48

Forêt Hercynienne

Forêt Hercynienne
La Forêt Hercynienne est une Forêt mythique de l'antique Germanie dont les légendes en font une description incroyable de par son étendue insensée et des êtres la peuplant.
Cet Océan végétal et infinie semble bien avoir existé rassemblant en une seule Forêt celles de la
Forêt Noire, de la Thuringe et de l'ancienne Bohême. Dans le Hof elle peut être assimilée à la mythique et inconnue de Myrkvid (ou Myrkwood), la « Forêt Sombre » (où l'on retrouve l'idée de Forêt Noire).
S'étendant depuis le
Rhin jusqu'à la Bohême le long du Danube, elle aurait en fait rassemblée toutes la myriade de Forêts de cette partie du continent que nous connaissons de nos jours. Ainsi voilà deux milles ans la Forêt Hercynienne n'aurait été qu'une même et seule Forêt !
Il faut dire là que son étymologie d'abord Celtique puis Germanique (connue aussi sous le nom de
Hercinia Sylva) se rapporterait aux Chênes sacrés et par syncrétisme au fameux mythe d'Yggdrasill soutenant le monde mythologique des Germains... des Germains qui la peuplaient sur toute son étendue après en avoir fait fuir les Celtes ou s'y être mêlés.
Cette notion sacrée se confond aisément aux croyances de racines communes s'enchevêtrant et communiquant entre toutes les Forêts entre-elles. Ses trois « poumons » à l'instar des trois fameuses racines d'Yggdrasill se localisant peut-être comme on l'a vu entre la
Forêt Noire, la Forêt de Thuringe et la Forêt de Bohême.
Voici comme la décrivit le grand
César lui-même :

« Il n'est aucun Germain de cette contrée qui, après soixante jours de marche, puisse dire qu'il est arrivé au bout ni savoir en quel lieu elle commence. On assure qu'elle renferme beaucoup d'espèces de bêtes sauvages qu'on ne voit pas ailleurs ».

César encore y cite la présence d'animaux fabuleux tels que les
Aurochs, les Elans et d'autres ayant fait penser à des Licornes. On la dit sacrée, hantée et douée d'une propre conscience peut-être relatée par le terme « Suos »... que l'on retrouve dans l'appellation « Chattos Suos » désignant les gardiens de cette Forêt, les Chattes qui y auraient établi une cité mythique et à jamais demeurée introuvable, la cité de Mattium !
Dans tous les cas, cette Forêt fut le lieu des plus mythiques rencontres et batailles entre les Romains et les Germains depuis
Drusus qui y fut le premier repoussé, Germanicus qui dut lui aussi battre en retraite jusqu'à la fameuse Bataille de Teutoburg où le héros Arminius y décima les légions Romaines... Elle fut également le témoin des premières Limes Rhénanes et Danubiennes mais également traversée par la fameuse Route de l'Ambre...

Quoi qu'il en soit cette Forêt Mythique connue depuis les origines est toujours restée comme le «
Havre » mythique des peuples de cette partie de l'Europe s'y réfugiant à chaque menace. Cette entité est à l'image des croyances des peuples de la Terre-Mère et elle rassemble nombres de leurs symboles....


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Photo: prise cet été dans notre patelin^^

# Posté le samedi 17 octobre 2009 06:43

Modifié le dimanche 18 octobre 2009 09:14